samedi 8 septembre 2018

Olivier LIRON : "Einstein, le sexe et moi" (Alma éditeur, 2018)




En attendant que passe l’été, depuis ces plages de chaleur trompées par la baignade, l’ombre ou des amours de châteaux de sable, on regarde les plaisanciers, livres de poche d’une autre année. Des immeubles flottant, au loin, déjà s’annoncent à grands renforts de sirènes, avides de vous vendre l’automne à coup de « je l’ai bien connu, j’étais à Ogygie où j’ai couché avec ce naufragé ». Mais l’esprit n’est pas encore à la lourdeur, l’horizon trop lent vous importune plus qu’il ne fait rêver. Quand soudain passent de plus frêles embarcations, mais si vives, si charmantes, si libres qu’elles chatouillent la curiosité et rafraîchissent la peau. En langage parisien, on appelle cela « les petits éditeurs ». C’est la mer à auteur d’homme.
Il y a des gens qui font des réserves de poissons congelés dans les grandes surfaces ; mais l’estivant préfère l’odeur de la pèche qui arrive le matin sur le quai d’un petit port, les chairs appétissantes et le bavardage des amateurs. C’est par l’un de ces hasards que j’ai rencontré le roman d’Olivier Liron, en juillet, chez Alma. Son titre d’abord, m’avait attiré : « Einstein, le sexe et moi », qui aurait pu être celui d’un film de Woody Allen. Et déjà le murmure des premiers lecteurs… J’arrivais neuf devant ce livre, n’ayant pas eu connaissance de son premier roman, « Danse d’atomes d’or », paru en 2016 au sein de la même maison. Et si finalement je n’ai pas reconnu le clarinettiste épris de Manhattan, j’ai rencontré une voix singulière. La musique des autres ouvre des voies inconnues en nous : encore faut-il s’y aventurer.
Le temps de lire, d’y rêver un peu et de me décider à griffonner ce qui suit, et déjà les plus grands journaux se sont emparés de cet auteur : je crains fort que tout soit dit et d’arriver trop tard, comme l’affirmait à peu près Machin. Lecteur bienveillant, si tu as la patience de poursuivre, dis-toi que je n’écris cela que pour le plaisir de parler, comme on se tient compagnie, et peut-être par-là mettre une faible clarté dans les ténèbres de mes impressions.

Le titre de ce roman peut paraître déceptif : car finalement, il semble que l’on n’y parle pas du tout d’Einstein, peu de sexe et de moi… sans doute, mais comme je ne le connais pas plus que le « Moi » qui donne la réplique à Rameau le neveu, ce n’est peut-être qu’une convention romanesque ? On dit je crois narrateur. Il paraît que certains érudits considèrent qu’il y a entre le lecteur et l’auteur une manière de pacte, une confiance réciproque nécessaire à la lecture. Mais comme je n’entends rien à ces choses, faisons comme si le narrateur était Olivier Liron. J’en profite d’ailleurs pour dire que je ne sais rien d’Einstein non plus, si ce n’est qu’il est le père de la théorie de la relativité dont j’ignore tout également. Mais nous sommes ici dans un roman, c’est-à-dire un lieu qui met en jeu l’espace, la vitesse et l’écoulement du temps. La vitesse du joueur (ou du narrateur) a donc forcément des incidences sur le but du jeu ; ou plutôt le temps du récit risque fort de se dilater et l’espace du livre se contracter à mesure qu’on atteindra la fin du jeu. Mais laissons cela et souhaitons à notre candidat de répondre à la vitesse de la lumière ! Plus prosaïquement, je dirais que la lecture d’un roman se fait sur un présent « relatif », et qui relate une aventure humaine.
Cette aventure, vous le savez, ce fut pour Olivier Liron sa participation il y a quelques années au jeu télévisé « Questions pour un champion ». Je dois d’ailleurs avouer que lorsque j’ai lu le livre j’ignorais si la chose était réelle ou non. Mais peu importe : n’y a-t-il pas dans le roman une part irréductible de fiction, même s’il se fonde sur une réalité ? Le coup de génie de l’auteur, c’est d’avoir pris un sujet qui semble futile, apparemment sans intérêt, presque kitch, propre à susciter notre indifférence, et d’en avoir fait l’objet même d’une dramaturgie, d’un suspens. Car c’est tout le déroulement du jeu, ses différentes étapes, ses rebondissements qui forment l’intrigue. Qui dit intrigue, suppose la ruse, la stratégie ; et qui dit stratégie dit bataille. Mais pour gagner quoi ?
J’ai presque omis de souligner un autre élément de l’intrigue, qui est le portrait des divers intervenants de cette aventure : les candidats du jeu, en particulier, sont comme des « caractères » (ah ! le nom de Machin me revient), à commencer par le premier d’entre eux, Julien Lepers lui-même. Car évidemment, tout cela est conté avec un sens de l’humour merveilleux, et dans ce livre on sourit beaucoup. Ici nous voyons la différence entre un écrivain de quelque sensibilité et le mauvais artisan : car pour ce dernier, il eût été facile de caricaturer et faire ricaner aux dépens de ses personnages. A aucun moment Olivier Liron ne tombe dans ce travers : au-delà des maladresses ou des travers de ses concurrents, c’est leur fragilité et leur tendresse qu’il peint. Et de ce point de vue le personnage de Julien Leprs est très émouvant : sa roublardise est naïve, ses enthousiasmes feints sont tendres, ses approximations de langage montrent ses failles, ses rêves, ses regrets. Quand un candidat parle, en réalité il ne dit pas ce qu’il dit : il parle pour ne pas rester muet, pour être présent au jeu, mais il exprime tout autre chose que ce qu’en apparence il dit. Il se dévoile. La télévision, qui ne semble qu’artifice, a cette faculté de révéler quelque chose par l’image et la voix. Une vérité surgit accidentellement…« Mais », me dira soudain le lecteur, « il n’a tout de même pas fait TOUT son roman sur une seule émission ? Et sur près de deux cent pages !» C’est qu’il y a peut-être autre chose…

Tout l’art du récit tient en ses digressions, ses chemins de traverses, ses raccourcis, ses associations d’idées qui pourraient passer pour du coq à l’âne. Comprenez qu’il y a un thème, qui semble régir le temps (c’est le déroulement du jeu), et ses infinies variations ou improvisations qui laissent l’action (l’attente d’une réponse, par exemple) en suspens. Il s’inscrit là clairement dans une tradition littéraire que j’adore, et dont l’un des sommets est « Jacques le fataliste et son maître » de Diderot, et qui va de manière très marquée jusqu’à Kundéra en passant par Stendhal, Aragon ou le Boris Vian de « L’automne à Pékin ». C’est un genre de coîtus interruptus : l’auteur mène le lecteur jusqu’à un point d’action ou de dialogue intenses et le met sur pause au moment où s’annonce une sorte de jouissance littéraire, et se met à parler complètement d’autre chose. Ainsi des amours de Jacques, le récit sans cesse reporté. Chez Olivier Liron, c’est le récit de l’émission qui s’interrompt au moment où quelque chose « se joue ». Abandonnant alors tout soudain un style très proche de celui des dialogues de l’émission (une transcription stylisée ?), il change littéralement de langue pour se plonger en un monologue intérieur sur des moments clés de sa vie intime. La vie en dehors de toute représentation, sauf pour soi-même, portée par une langue poétique, ultrasensible, nerveuse souvent, qui tend vers l’écriture : le lyrisme. La digression, c’est l’art de faire languir le lecteur, d’agacer son enfantin désir de savoir la suite, le dénouement, quand l’essentiel est ailleurs. C’est le signe certain du roman philosophique, c’est-à-dire ce panorama où le récit n’est que le prétexte à une conversation avec soi-même. Autant de passages superbes sur la violence des enfants, l’expérience de la différence et du rejet, les absurdités et les impasses de l’enseignement, le difficile apprivoisement de la sensualité, la quête de l’amour, la beauté de la poésie et une langue réinventée (merveilleux personnage de la grand-mère) qu’il est le seul à entendre. Le pourquoi de ce débat intérieur, l’auteur le donne dans l’incipit même du texte ; je vous invite à l’aller voir. Il le figure comme un rapport hypersensible au monde, où sa délicatesse est sans cesse irritée, malmenée. Raconter son histoire, passer toutes les épreuves d’un « jeu », en triompher, engendre une disponibilité amoureuse au monde. Il emprunte à Michaux la belle image d’écrire pour « ouvrir la prison ». Ce roman peut se lire aussi comme l’affrontement de deux langages : celui de la vie courante et de la représentation, campé par les phrases bancales, dénuées de forme, automatiques générées par le jeu (et qui maintiennent un faible lien) ; et celui de l’introspection, voué au silence et à la recherche de l’émotion juste, qui relève de la quête. L’esthétique change la vie. Toute entreprise artistique ne peut aboutir sans des devoirs et une morale qui s’inventent en créant. Que cela passe par la musique, la danse, l’écriture ou le défi à soi-même lancé par sa participation à un jeu télévisé.
Et comme toujours, quand se termine une histoire, il faut revenir au début. A la première page. La page du titre.

Ce roman comporte un sous-titre, sur lequel curieusement, je n’ai pas vu la critique s’attarder. A la manière des romans du XVIIIème siècle, il se qualifie lui-même innocemment de « Romance télévisuelle avec mésanges ». C’est la force des Watteau que de se grimer en Gilles… Comment comprendre ce sous-titre ? Pour moi, et ce n’est peut-être que ma bibliothèque qui parle, ce mot de « romance » m’évoque irrésistiblement la fin d’ « Aurélien », quand il dit à Bérénice « Vous êtes tout ce qui a jamais chanté dans ma vie… » ; la romance l’un de l’autre. Il y a dans l’achèvement un principe de pudeur. Cette « romance », accompagnée par des mésanges est une trouvaille absolument charmante. C’est toute la lourdeur logistique et technique d’une cacophonie télévisuelle désarmée par le chant naturel et fluet d’une petite mésange…
Mais j’y entends surtout (après les remerciements de la dernière page) « mes anges ». Ceux du jeu, mais aussi finalement, tous ceux, bons ou mauvais qui sont intervenus dans cette aventure. Car c’est le propre des anges que de prévenir, de protéger. Mais que protègent-ils ? Ils protègent LE ROMAN. La romance des anges protège le roman. Et le sous-titre est le contrepoint heureux d’une trinité plus âpre.
J’avais en disant combien le titre de ce roman est déroutant, et comme en apparence il annonce mal son contenu. Je me risque cependant à une lecture possible, en supposant des symboles. « Einstein » bien sûr, c’est la science, la somme extraordinaire de données que le candidat mémorise pour se préparer au jeu. Il les ressort mais ce n’est pas encore du savoir : c’est plutôt le langage de l’automatisme, de la récitation. « Le sexe », c’est le langage du corps, ses impasses, ses désirs, et ce qu’il exprime par les gestes, les attitudes. Le corps c’est ce dont il faut se délivrer pour pouvoir le conquérir. Et « Moi » c’est la recherche d’un langage qui dépasse la simple parlerie du quotidien, c’est l’art dans l’expression, seul moyen de s’atteindre et d’enfanter autre chose. C’est une souplesse qui permet de se défendre et de savoir aimer. Autrement dit, ce que raconte ce livre, c’est avant tout une aventure du langage : aventure drôle, émouvante et originale, où l’on traverse les ronces et les empêchements pour conquérir un peu de force, un peu de liberté et une plume pour se frayer un chemin.
Indifférents aux paquebots de parade, épousons l’eau salée et ses tapis de coquillages pour nager un moment dans le sillage de ce nouvel esquif.   
Au plaisir !

jeudi 30 août 2018

David HENNEBELLE : "Mourir n'est pas de mise" (Autrement)

 Ca sort aujourd'hui, et ça sort de l'ordinaire...

David Hennebelle, historien et grand connaisseur de la musique (à laquelle il a déjà consacré plusieurs ouvrages), publie aujourd'hui son premier roman. Il y évoque une aventure humaine et spirituelle : les trois dernières années de la vie de Jacques Brel.

Mais ce texte est loin d'être une biographie, moins encore une de ces ignobles hagiographies déguisées en roman qui encombrent nos librairies. C'est au contraire un texte d'une langue très pure, qui procède par petites touches et allusions et laisse au lecteur toute la place à sa méditation.

C'est parce qu'il ne cherche jamais à nous intéresser par de vils moyens (révélations etc.), ni à nous émouvoir de force avec cet horrible pathos qui ternit les récits de fin de vie, qu'il nous prend aux tripes et au coeur, pour longtemps, et à l'esprit aussi.

Si je devais le résumer d'un trait je dirais que "Mourir n'est pas de mise" est un texte avant tout poétique, intense, et parfaitement digne de son inoubliable sujet.

Une fois le livre terminé, on se prend à vouloir réécouter l'album "Les Marquises" et à le redécouvrir entièrement, l'oreille neuve.