En attendant que passe
l’été, depuis ces plages de chaleur trompées par la baignade, l’ombre ou des
amours de châteaux de sable, on regarde les plaisanciers, livres de poche d’une
autre année. Des immeubles flottant, au loin, déjà s’annoncent à grands
renforts de sirènes, avides de vous vendre l’automne à coup de « je l’ai
bien connu, j’étais à Ogygie où j’ai couché avec ce naufragé ». Mais l’esprit
n’est pas encore à la lourdeur, l’horizon trop lent vous importune plus qu’il
ne fait rêver. Quand soudain passent de plus frêles embarcations, mais si
vives, si charmantes, si libres qu’elles chatouillent la curiosité et
rafraîchissent la peau. En langage parisien, on appelle cela « les petits
éditeurs ». C’est la mer à auteur d’homme.
Il y a des gens qui
font des réserves de poissons congelés dans les grandes surfaces ; mais l’estivant
préfère l’odeur de la pèche qui arrive le matin sur le quai d’un petit port,
les chairs appétissantes et le bavardage des amateurs. C’est par l’un de ces
hasards que j’ai rencontré le roman d’Olivier Liron, en juillet, chez Alma. Son
titre d’abord, m’avait attiré : « Einstein, le sexe et moi »,
qui aurait pu être celui d’un film de Woody Allen. Et déjà le murmure des
premiers lecteurs… J’arrivais neuf devant ce livre, n’ayant pas eu connaissance
de son premier roman, « Danse d’atomes d’or », paru en 2016 au sein
de la même maison. Et si finalement je n’ai pas reconnu le clarinettiste épris
de Manhattan, j’ai rencontré une voix singulière. La musique des autres ouvre
des voies inconnues en nous : encore faut-il s’y aventurer.
Le temps de lire, d’y rêver
un peu et de me décider à griffonner ce qui suit, et déjà les plus grands
journaux se sont emparés de cet auteur : je crains fort que tout soit dit
et d’arriver trop tard, comme l’affirmait à peu près Machin. Lecteur
bienveillant, si tu as la patience de poursuivre, dis-toi que je n’écris cela
que pour le plaisir de parler, comme on se tient compagnie, et peut-être par-là
mettre une faible clarté dans les ténèbres de mes impressions.
Le titre de ce roman
peut paraître déceptif : car finalement, il semble que l’on n’y parle pas
du tout d’Einstein, peu de sexe et de moi… sans doute, mais comme je ne le
connais pas plus que le « Moi » qui donne la réplique à Rameau le
neveu, ce n’est peut-être qu’une convention romanesque ? On dit je crois
narrateur. Il paraît que certains érudits considèrent qu’il y a entre le
lecteur et l’auteur une manière de pacte, une confiance réciproque nécessaire à
la lecture. Mais comme je n’entends rien à ces choses, faisons comme si le
narrateur était Olivier Liron. J’en profite d’ailleurs pour dire que je ne sais
rien d’Einstein non plus, si ce n’est qu’il est le père de la théorie de la
relativité dont j’ignore tout également. Mais nous sommes ici dans un roman, c’est-à-dire
un lieu qui met en jeu l’espace, la vitesse et l’écoulement du temps. La
vitesse du joueur (ou du narrateur) a donc forcément des incidences sur le but
du jeu ; ou plutôt le temps du récit risque fort de se dilater et l’espace
du livre se contracter à mesure qu’on atteindra la fin du jeu. Mais laissons
cela et souhaitons à notre candidat de répondre à la vitesse de la lumière !
Plus prosaïquement, je dirais que la lecture d’un roman se fait sur un présent « relatif »,
et qui relate une aventure humaine.
Cette aventure, vous le
savez, ce fut pour Olivier Liron sa participation il y a quelques années au jeu
télévisé « Questions pour un champion ». Je dois d’ailleurs avouer
que lorsque j’ai lu le livre j’ignorais si la chose était réelle ou non. Mais
peu importe : n’y a-t-il pas dans le roman une part irréductible de
fiction, même s’il se fonde sur une réalité ? Le coup de génie de l’auteur,
c’est d’avoir pris un sujet qui semble futile, apparemment sans intérêt,
presque kitch, propre à susciter notre indifférence, et d’en avoir fait l’objet
même d’une dramaturgie, d’un suspens. Car c’est tout le déroulement du jeu, ses
différentes étapes, ses rebondissements qui forment l’intrigue. Qui dit
intrigue, suppose la ruse, la stratégie ; et qui dit stratégie dit
bataille. Mais pour gagner quoi ?
J’ai presque omis de
souligner un autre élément de l’intrigue, qui est le portrait des divers
intervenants de cette aventure : les candidats du jeu, en particulier,
sont comme des « caractères » (ah ! le nom de Machin me revient),
à commencer par le premier d’entre eux, Julien Lepers lui-même. Car évidemment,
tout cela est conté avec un sens de l’humour merveilleux, et dans ce livre on
sourit beaucoup. Ici nous voyons la différence entre un écrivain de quelque
sensibilité et le mauvais artisan : car pour ce dernier, il eût été facile
de caricaturer et faire ricaner aux dépens de ses personnages. A aucun moment
Olivier Liron ne tombe dans ce travers : au-delà des maladresses ou des
travers de ses concurrents, c’est leur fragilité et leur tendresse qu’il peint.
Et de ce point de vue le personnage de Julien Leprs est très émouvant : sa
roublardise est naïve, ses enthousiasmes feints sont tendres, ses
approximations de langage montrent ses failles, ses rêves, ses regrets. Quand
un candidat parle, en réalité il ne dit pas ce qu’il dit : il parle pour
ne pas rester muet, pour être présent au jeu, mais il exprime tout autre chose
que ce qu’en apparence il dit. Il se dévoile. La télévision, qui ne semble qu’artifice,
a cette faculté de révéler quelque chose par l’image et la voix. Une vérité
surgit accidentellement…« Mais », me dira soudain le lecteur, « il
n’a tout de même pas fait TOUT son roman sur une seule émission ? Et
sur près de deux cent pages !» C’est qu’il y a peut-être autre chose…
Tout l’art du récit
tient en ses digressions, ses chemins de traverses, ses raccourcis, ses
associations d’idées qui pourraient passer pour du coq à l’âne. Comprenez qu’il
y a un thème, qui semble régir le temps (c’est le déroulement du jeu), et ses
infinies variations ou improvisations qui laissent l’action (l’attente d’une réponse,
par exemple) en suspens. Il s’inscrit là clairement dans une tradition
littéraire que j’adore, et dont l’un des sommets est « Jacques le
fataliste et son maître » de Diderot, et qui va de manière très marquée
jusqu’à Kundéra en passant par Stendhal, Aragon ou le Boris Vian de « L’automne
à Pékin ». C’est un genre de coîtus interruptus : l’auteur mène le
lecteur jusqu’à un point d’action ou de dialogue intenses et le met sur pause
au moment où s’annonce une sorte de jouissance littéraire, et se met à parler
complètement d’autre chose. Ainsi des amours de Jacques, le récit sans cesse
reporté. Chez Olivier Liron, c’est le récit de l’émission qui s’interrompt au
moment où quelque chose « se joue ». Abandonnant alors tout soudain
un style très proche de celui des dialogues de l’émission (une transcription
stylisée ?), il change littéralement de langue pour se plonger en un
monologue intérieur sur des moments clés de sa vie intime. La vie en dehors de
toute représentation, sauf pour soi-même, portée par une langue poétique,
ultrasensible, nerveuse souvent, qui tend vers l’écriture : le lyrisme. La
digression, c’est l’art de faire languir le lecteur, d’agacer son enfantin
désir de savoir la suite, le dénouement, quand l’essentiel est ailleurs. C’est
le signe certain du roman philosophique, c’est-à-dire ce panorama où le récit n’est
que le prétexte à une conversation avec soi-même. Autant de passages superbes
sur la violence des enfants, l’expérience de la différence et du rejet, les
absurdités et les impasses de l’enseignement, le difficile apprivoisement de la
sensualité, la quête de l’amour, la beauté de la poésie et une langue
réinventée (merveilleux personnage de la grand-mère) qu’il est le seul à
entendre. Le pourquoi de ce débat intérieur, l’auteur le donne dans l’incipit
même du texte ; je vous invite à l’aller voir. Il le figure comme un
rapport hypersensible au monde, où sa délicatesse est sans cesse irritée,
malmenée. Raconter son histoire, passer toutes les épreuves d’un « jeu »,
en triompher, engendre une disponibilité amoureuse au monde. Il emprunte à
Michaux la belle image d’écrire pour « ouvrir la prison ». Ce roman
peut se lire aussi comme l’affrontement de deux langages : celui de la vie
courante et de la représentation, campé par les phrases bancales, dénuées de
forme, automatiques générées par le jeu (et qui maintiennent un faible lien) ;
et celui de l’introspection, voué au silence et à la recherche de l’émotion
juste, qui relève de la quête. L’esthétique change la vie. Toute entreprise
artistique ne peut aboutir sans des devoirs et une morale qui s’inventent en
créant. Que cela passe par la musique, la danse, l’écriture ou le défi à
soi-même lancé par sa participation à un jeu télévisé.
Et comme toujours,
quand se termine une histoire, il faut revenir au début. A la première page. La
page du titre.
Ce roman comporte un
sous-titre, sur lequel curieusement, je n’ai pas vu la critique s’attarder. A la
manière des romans du XVIIIème siècle, il se qualifie lui-même innocemment de « Romance
télévisuelle avec mésanges ». C’est la force des Watteau que de se grimer
en Gilles… Comment comprendre ce sous-titre ? Pour moi, et ce n’est
peut-être que ma bibliothèque qui parle, ce mot de « romance » m’évoque
irrésistiblement la fin d’ « Aurélien », quand il dit à Bérénice « Vous
êtes tout ce qui a jamais chanté dans ma vie… » ; la romance l’un de
l’autre. Il y a dans l’achèvement un principe de pudeur. Cette « romance »,
accompagnée par des mésanges est une trouvaille absolument charmante. C’est
toute la lourdeur logistique et technique d’une cacophonie télévisuelle
désarmée par le chant naturel et fluet d’une petite mésange…
Mais j’y entends
surtout (après les remerciements de la dernière page) « mes anges ».
Ceux du jeu, mais aussi finalement, tous ceux, bons ou mauvais qui sont
intervenus dans cette aventure. Car c’est le propre des anges que de prévenir,
de protéger. Mais que protègent-ils ? Ils protègent LE ROMAN. La romance
des anges protège le roman. Et le sous-titre est le contrepoint heureux d’une trinité
plus âpre.
J’avais en disant
combien le titre de ce roman est déroutant, et comme en apparence il annonce
mal son contenu. Je me risque cependant à une lecture possible, en supposant
des symboles. « Einstein » bien sûr, c’est la science, la somme extraordinaire
de données que le candidat mémorise pour se préparer au jeu. Il les ressort
mais ce n’est pas encore du savoir : c’est plutôt le langage de l’automatisme,
de la récitation. « Le sexe », c’est le langage du corps, ses
impasses, ses désirs, et ce qu’il exprime par les gestes, les attitudes. Le
corps c’est ce dont il faut se délivrer pour pouvoir le conquérir. Et « Moi »
c’est la recherche d’un langage qui dépasse la simple parlerie du quotidien, c’est
l’art dans l’expression, seul moyen de s’atteindre et d’enfanter autre chose. C’est
une souplesse qui permet de se défendre et de savoir aimer. Autrement dit, ce
que raconte ce livre, c’est avant tout une aventure du langage : aventure
drôle, émouvante et originale, où l’on traverse les ronces et les empêchements
pour conquérir un peu de force, un peu de liberté et une plume pour se frayer
un chemin.
Indifférents aux
paquebots de parade, épousons l’eau salée et ses tapis de coquillages pour
nager un moment dans le sillage de ce nouvel esquif.
Au plaisir !
Au plaisir !



